En mettant les pieds dans la maison, je m'écrie :
- Maman ! Maman ! J'ai le rôle !
Syntaxe qu'il fait noir ici ! J'allume. Ma mère dort sur le divan, avec son imper encore sur le dos.
Je marche sur la pointe des pieds pour ne pas la réveiller.
- Vanessa, c'est toi ? fait-elle, la voix enrouée.
Je reviens sur mes pas. Elle lève la tête, s'appuie sur un coude.
- Mon Dieu, c'est fou ! Je me suis endormie, dit-elle en retirant son manteau.
- Syntaxe que tu es pâle !
- Je dois couver une grippe. Et tout ce boulot, ces temps-ci ! Je n'ai pas une minute à moi ! Toi, ça va ?
Je fais un gros oui de la tête en criant presque :
- Devine quoi ?
- Mon Dieu que tu es énervée !
- Juliette, c'est moi !
- Juliette ? demande-t-elle, intriguée.
- Oui ! Juliette de Roméo et Juliette !
- Je ne te suis pas !
Évidemment, je ne lui en avais pas parlé !
- On monte la pièce à l'école et tu sais quoi ? J'ai trouvé ma vocation : je serai comédienne !
- Tiens donc...
Moi qui m'attendais à des « C'est fantastique ! », à des « Je suis fière de toi, ma fille ! », je frappe mon noeud !
- Tu te rends compte, maman, de ce que je viens de t'apprendre ?
- Oui, Vanessa. C'est très bien. As-tu faim ? Je vais préparer des pâtes. Je suis crevée, tu ne voudrais pas mettre l'eau à bouillir ?
Quel est le comble de la débandade ? Annoncer à sa mère qu'on a trouvé sa vocation et s'entendre demander de faire bouillir de l'eau ! Pourquoi pas se faire cuire un oeuf, tant qu'on y est ?
C'est moi qui vais bouillir si je reste là !
J'ai envie de partager ma joie ! Pas de la ravaler !
Je referme la porte de ma chambre, m'empare du téléphone et me laisse tomber à plat ventre sur mon lit. Je décroche le combiné. Syntaxe ! Je ne connais pas son numéro. Je raccroche.
Je cherche mon carnet d'adresses dans le fouillis de mon sac à dos.
Je n'aime pas ranger mes affaires. Je n'aime pas les chercher non plus !
Je finis par secouer le sac de toile : une pluie de miettes de vieux biscuits, de bouts de mines et de mousses tombe sur ma couette fraîchement lavée. De quoi faire rager ma mère, en trois dimensions et en Dolby Stéréo !
Où est-ce que j'ai foutu mon carnet, syntaxe ?
... Sur la table de chevet ! A-t-on idée aussi de s'en servir comme sous-verre !
- Allô, Nicole ?
- Vanessa ! Quelle belle surprise !
- Écoute, j'ai du mal à tenir en place ! En fait, je suis folle comme un balai ! dis-je en ramassant les miettes de biscuits avec mes doigts. Es-tu bien assise ?
- Voilà qui est fait !
- Ton petit doigt ne t'a rien dit, par hasard ?
- Oui, que ma filleule m'appellerait pour m'annoncer qu'elle jouera Juliette !
La réponse de Nicole me stupéfie.
- Eh bien, dis à ton petit doigt qu'il a frappé en plein dans le mille !
- Ça ne m'étonne pas ! Vanessa, c'est fantastique ! Je suis fière de toi ! Et mon petit doigt ajoute que tu vas faire un malheur !
- Syntaxe que tu es fine ! Bon, je te laisse, il faut que j'annonce la bonne nouvelle à Ashley ! Je t'embrasse.
- Moi aussi, Vanessa. À très bientôt !
Je raccroche le combiné et m'écrie en crachant les miettes : « YARK ! » J'ai pris ma bouche pour une poubelle, tellement je suis énervée !
Lorsqu'elle apprend que je me suis présentée à l'audition, Ashley me crie au bout du fil :
- J'en tombe en bas de ma chaise !
Si elle ne me répète pas dix fois : « C'est super-au-boutte-de-toutte-mais-j'en-reviens-pas-pantoute ! » elle ne le dit pas une fois.
Elle ajoute :
- J'en connais un qui doit être content !
Je la traite de langue sale et lui dis :
- À demain !
Je suis perplexe en raccrochant. Visiblement, Ashley était déjà au courant de la nouvelle. Sinon elle n'aurait pas dit : « J'en connais un qui doit être content ! »
Mais pourquoi a-t-elle feint la surprise quand je lui ai annoncé que je serais Juliette ?
Là, j'ai faim en syntaxe !
Mon ventre crie famine. Je crie à ma mère :
- Est-ce que c'est prêt ?
Elle ne répond pas. Je relance la question.
Pas de réponse.
Je décide d'aller voir de près.
Il fait noir à la cuisine. Pas d'eau qui bout sur le feu ni de mère à l'horizon.
Elle s'est rendormie sur le canapé, emmitouflée dans son imper. Ce n'est pas dans ses habitudes de piquer un somme ; deux, c'est déjà très louche.



