Le serveur apporte nos consommations et repart en chantonnant : « Ah ! Les jolies filles ! Les jolies filles ! »
Nicole sourit, rayonnante. Elle a trois ans de plus que ma mère, mais on lui en donne dix de moins. Ce ne sont pas les produits sophistiqués Beautiful qui ont contribué à préserver son air juvénile.
- Alors, ma puce, tu reviens de loin ? me dit-elle.
Intriguée, je lui demande :
- Tu l'as su comment ?
Ma tante appuie son menton sur ses mains croisées :
- L'univers nous fait connaître tout ce que nous avons besoin de savoir ! Une de mes copines infirmières était de service la nuit où tu as été hospitalisée.
J'ai un pressentiment.
- Une rousse aux yeux mauves ? lui dis-je.
- Oui, Maruska, répond-elle.
Je ne peux pas m'empêcher de sourire. Maruska, la seule infirmière du département qui ne m'a pas laissé entendre que j'avais eu la berlue.
- Vanessa, tu n'as pas été victime d'hallucinations !
Nicole a insisté sur chaque mot. Je me sens dégonflée comme une balloune (ballon de fête) à laquelle on aurait défait le noeud : c'est-à-dire légère-légère-légère. J'ai envie de pleurer tellement ça fait du bien.
- Ma mère m'a dit...
- ... de te méfier de moi ! Je m'en doutais !
Je reste bouche bée :
- Tu lis dans les boules de cristal ou quoi ?
- Mais non ! Je connais ma soeur ! ... Et disons que j'ai quelques amis du côté des anges, ajoute-t-elle en chuchotant.
Nicole blague-t-elle ou pas ? Peu importe ! Je me sens terriblement bien tout à coup, dans ce café fleuri, en compagnie de cette jolie sorcière amie des anges ! Cela me donne envie de m'ouvrir. J'en ai long-long-long à lui raconter.
- Le plus dur, c'est de ne pas pouvoir parler librement sans risquer d'avoir une étiquette « cinglée » dans le front, tu comprends ?
- Tout à fait, me dit-elle en posant sa main sur la mienne.
Les mots se précipitent dans ma gorge, se bousculent, déboulent à toute vitesse. Je ne censure rien : ni le voyage dans une autre dimension ni les retrouvailles avec Zac.
- Tout ce que souhaitent mes parents, c'est que j'oublie ! Et ça presse ! dis-je, essouflée par ce marathon de confidences.
Nicole rapproche sa chaise de la mienne.
- Ce n'est pas que tes parents ne veulent pas te croire, Vanessa. Ils ne le peuvent pas !
Le regard de Nicole s'éclaire davantage :
- Tu sais, au début de ma thérapie, j'étais paralysée par la peur. Ma psychologue me répétait sans cesse : « La vie est un cadeau, la peur, une porte fermée. Si tu n'ouvres pas la porte, tu ne peux pas savoir que le cadeau est dans la pièce d'à côté ! »
J'ingurgite ma dernière gorgée de chocolat avant de demander :
- Ça veut dire quoi en français ?
- C'est le propre de l'être humain de craindre ce qu'il ne connaît pas, me répond-elle.
- Alors ils seront nombreux à essayer de me convaincre que j'ai rêvé ! dis-je tout bas, en pliant, dépliant et repliant un coin de mon napperon de papier.
- Comment pourrait-il en être autrement ? S'ils n'ont pas la clef pour déverrouillée cette satanée porte, ils préfèreront croire qu'il n'y a rien de l'autre côté ! L'important, c'est que toi tu saches, ajoute-t-elle.
Mes doigts déchirent le coin du napperon et déposent le triangle lilas dans la soucoupe blanche.
Si les paroles de Nicole ne me réconfortent qu'à moitié, sa présence me rassure.
Soudain je me sens moins seule, et c'est déjà beaucoup !



