- Vanessa !... Ce n'est rien...
- Il était là ! Dans le champ ! Je n'avais qu'à sauter la clôture... il me tendait la main... mais... je ne pouvais pas bouger !...
- Mon poussin, tu as fait un mauvais rêve. Ne t'inquiète pas, je suis là !
- ... j'étais incapable de faire un pas...
C'est la nuit. Je suis dans les bras de ma mère, trempée de sueur de la tête aux pieds.
J'éclate en sanglots.
- On aurait juré qu'il était là ...
Ma mère me berce en caressant mon front mouillé :
- Ton père te manque beaucoup, n'est-ce pas ?
- Ce n'était pas mon père ! ... C'était Zac !
Ma mère desserre son étreinte et m'incite à me recoucher en ramenant le drap sur moi.
- Essaie de te rendormir, me dit-elle. en étirant son bras vers ma lampe de chevet.
Le bruit du verre qui bascule me fait tressauter. Je m'appuie sur mes coudes pour constater le dégât. Accroupie, ma mère ramasse ce qu'elle a fait tomber :
- Ta chambre est un vrai bordel aussi ! ne manque-t-elle pas de me rappeler en déposant le verre, mon ipod, mon coffret à crayons et la reliure dans laquelle je garde le...
Je le vois, tombé à côté du lit : le portrait que Zac a fait de moi.
Je dis à ma mère, sur le point de le prendre :
- Non, laisse !
Je le range moi-même.
- Je retourne dormir, essaie d'en faire autant ! me dit-elle en quittant ma chambre.
J'éteins la lumière.
Le sourire de la fille du portrait me reste dans la tête, me fait mal : mon sourire de l'été dernier.
********************************
Aujourd'hui je me sens complètement engourdie, comme si je ne parvenais pas à sortir du sommeil.
Je traîne au lit, longtemps, le plus longtemps possible.
Je me lève parce que j'ai trop envie de pipi que ça ne peut plus attendre.
Le miroir de la salle de bains me confirme que l'apparence n'est pas trompeuse : j'ai les traits tirés et le visage bouffi.
Je me dirige vers le réfrigérateur, en sors machinalement le contenant de crème glacée au chocolat, m'en sers un gros bol et décide d'aller manger au salon.
Au moment où j'étends mes pieds sur la table en verre, mon regard se pose sur un livre qui traîne depuis des mois. Malgré son obsession de l'ordre, ma mère n'a pas osé le ranger.
Mon père le lisait les derniers temps : Les Songes en équilibre d'Anne Hébert.
Je l'ouvre au hasard.
En vain dans mon coeur
Je guette
Il ne passe rien,
Rien que la pluie,
Que la brume.
[...]
La brume s'étend
Par-dessus les champs
Chaleur blanche
Lumière blanche.
Je referme le livre, étrangement troublée. Je me lève et marche jusqu'à la fenêtre en baie. J'appuie mon front sur la vitre en répétant le dernier vers à voix haute : « Lumière blanche. »
Je frappe mon front contre la fenêtre.
Dehors, Chad Efron lance un ballon dans le panier.
Je ne sens rien.
*****************************************
- Franchement, mon poussin ! Tu ne vas pas passer l'après-midi écrasée devant la télé par un temps pareil !
- Chut !
Elle me tape sur les nerfs ! Elle m'achale. Elle m'énerve !
- Il fait un soleil superbe...
- M-E-R-D-E ! Si MOI j'ai envie de regarder un film !
- D'accord ! Te fâche pas ! (puis elle ajoute pour elle-même : « Ce qu'elle peut être soupe au lait ! »)... Je vais faire des courses avec Lily et David.
- C'est ça !
Je pense : « Bon débarras ! »
Je presse la commande de lecture du lecteur DVD.
Juliette est sur son balcon, en robe de nuit. Roméo escalade le mur jusqu'à elle. Ils se jurent un amour éternel.
***************************************
Occupée à son arrangement de fleurs séchées, la fleuriste ne me voit pas.
Je finis pas m'annoncer en toussant.
- Oh, pardon ! Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
- Je voudrais un lys, s'il vous plaît.
- Très bien, me dit-elle en déposant la gerbe de petites fleurs mauves.
Elle ouvre le grand réfrigérateur où sont les fleurs, prend un lys et revient derrière le comptoir.
Elle essaie de me passer le plus rabougri.
- Je préférerais celui qui est complètement à gauche. Non, pas celui-là ! Le plus grand !
Expéditive, elle l'emballe dans du papier transparent et enregistre le prix sur la caisse.
- Je pourrais avoir une petite carte, aussi ?
- Évidemment, mam'selle !
Mam'selle toi-même, vielle pimbêche !