Puis un matin, je n'ai plus de larmes à verser sur mon amour perdu.
Il me reste un portrait, un jonc et un air de Pat Metheny, Are you going with me, pour me rappeler que je n'ai pas rêvé ni l'amour ni la mort. Et des panneaux publicitaires aux quatre coins de la ville, sur lesquels on peut lire en gros et en large : LA SOIF DE VIVRE. Et pour illustrer ce slogan destiné à faire vendre du lait, pour illustrer surtout l'ironie de la vie, le très beau dessin de Zac.
Voir affichés en public ce gars et cette fille se tenant par la main, entre ciel et terre, me donne un choc à chaque fois. Je trouve ça indécent, comme si on avait étalé notre histoire au grand jour mais pas pour les bonnes raisons.
Je ne pleure plus, c'est vrai, mais je n'arrête pas de penser à lui. Où que j'aille, quoi que je fasse, je pense à LUI.
On a beau me jurer que le temps finit toujours par tout arranger, je n'y crois pas. Quelque chose s'est brisé en moi, quelque chose qui ne se répare pas.
J'ai de plus en plus l'air d'un squelette ambulant. Je ne mange presque pas, sauf de la crème glacée au chocolat.
Je traîne ma peau d'un jour à l'autre, du moins ce qu'il en reste.
J'assiste à mes cours, tant bien que mal. Plutôt mal. Le soir, je m'enferme dans ma chambre, le store baissé, les yeux fermés. Branchée à mon ipod, j'écoute Are you going with me à tue-tête. Ça me rentre dedans. Puis vient le moment où je ne sens presque plus rien, juste les notes qui m'égratignent l'intérieur, une à une.
Mes parents s'inquiètent pour moi. Ils ne savent plus où donner de la tête. Ils disent que ça les rend fous de ne pas pouvoir communiquer avec moi. Je leur dis de me laisser tranquille.
Une fois, j'ai lancé à ma mère :
- Moi aussi je suis morte !
Elle s'est mise à me secouer comme une poupée de chiffon, pour me bercer ensuite comme un bébé, en pleurant.
J'étais encore plus croche de la voir dans cet état. Alors je ne dis plus rien. De toute façon, je n'ai plus rien à dire.
Elle, par contre, n'a pas capitulé. Elle essaie de me parler. Elle essaie aussi de se taire. Rien n'y fait. Elle a même téléphoné à un psychologue, mais je ne veux pas aller le voir.
Je veux juste qu'on me foute la paix. Tout ce qu'il me reste de mon beau roman d'amour, c'est mon souvenir. Je ne tiens pas à ce qu'on me l'arrache. Ce n'est pas une dent cariée ! Mais ça, mes parents, même s'ils le voulaient, ils ne pourraient pas le comprendre. Eux, alors qu'ils sont ENSEMBLE et EN VIE, ils s'entretuent à petit feu avec des mots blessants. Zac et moi, nous sommes peut-être morts, mais notre histoire est faite de mots doux, de caresses, de longs baisers mouillés, de frissons. De larmes aussi.
- Syntaxe ! Tu m'as fait peur !
J'ai crié en sursautant.
- J'ai frappé au moins treize coups pourtant ! me dit mon père en retirant mes écouteurs.
- ...
- Tu sais que ça affecte énormément ton ouïe d'écouter de la musique aussi fort ?
- Oui, oui ...
- Il sera un peu tard pour y penser le jour où tu seras sourde, ma belle !
- Si c'est pour me faire la morale que tu es là, aussi bien t'en aller ! Y a assez de ma mère sans que tu t'y mettes...
- C'est bon, c'est bon ! De toute façon, ce n'est pas pour ça que je suis ici.
Il me regarde en souriant, l'air mystérieux. Il attend sans doute que ma curiosité se réveille et que je m'empresse de lui demander l'objet de sa visite.
- Vanessa... J'ai une surprise pour toi !
- Ah...
Éternel optimiste, il ne se laisse pas abattre par mon manque d'enthousiasme flagrant, pour ne pas dire chronique.
- Venez avec moi, jolie jeune fille !
Je l'aime bien, mon père, mais syntaxe ! qu'il m'agace quand il fait semblant de ne pas me traiter en bébé !
- Tu ne veux pas me ...
- Viens, je te dis ! fait-il en déposant mes écouteurs sur le lit.
Il me prend par la main. Je le suis jusqu'au salon.
Au centre de la pièce, sur le plancher de bois, une boîte en carton.
- Qu'est-ce que tu attends ? Va l'ouvrir ! insiste-t-il.
Tapie dans un coin de la boîte, un petite boule grise, poilue. On dirait du velours.
- N'aie pas peur, il ne te mangera pas !
Je le sais bien ! Ce n'est pas la peur qui m'empêche de bouger mais la surprise.
Mon père quitte la pièce sur la pointe des pieds. J'avance lentement ma main vers le chaton bleu-gris. Je caresse sa tête, doucement. Il lève les yeux vers moi, en remuant un peu. Puis il se lève sur ses petites pattes et vient se frotter contre mon bras.
Je sens mes yeux rouler dans l'eau. Je le prends. Minuscule, il tient dans ma main.
Je penche mon visage sur lui, sans cesser de le caresser, puis je colle mon nez sur le dessus de sa tête. Il ronronne. Je frotte mon front contre son petit corps laineux, sans chercher à freiner l'émotion qui m'envahit. Cette toute petite boule ronde, vivante, me donne envie de pleurer.
Des scènes du film Roméo et Juliette me traverse l'esprit. Puis le nom du grand dramaturge : William Shakespeare. William...
Je soulève le menton de mon nouveau compagnon et, c'est plus fort que moi, je lui souris :
- Salut, Willie !
