- Allô, Zac !
Je déteste cette fille, ses grands yeux violets avec des étoiles au fond et son sourire de publicité de dentifrice à l'épreuve du tarte !
Dès que je l'ai vue, je l'ai haïe. Et cette manie qu'elle a de se trémousser devant Zac comme si elle avait toujours envie ; ça me rend malade !
- Il n'y a pas de toilettes, chez vous ? je lance en la dévisageant.
- Bien sûr que oui, pourquoi tu me demandes ça ? dit-elle avec son accent de fausse française.
Voyez-vous, Mlle Hilton est membre de L'ACADÉMIE DU BON PARLER DE LOS ANGELES !
Non, mais va-t-elle cesser de se dandiner ? Elle m'énerve !
Je réponds en m'éloignant : « Laisse tomber ! »
- Tu viens te baigner avec nous ? me crie Zac.
- Je préfère lire, dis-je en exhibant mon gros bouquin.
Je m'empresse de rejoindre ma mère sous le parasol. Depuis trois jours, je l'imite. Ma tête coiffée d'un chapeau de paille acheté à Perkins Cove, je m'enduis abondamment de crème BEAUTIFUL numéro 22, essuie minutieusement mes mains sur la culotte de mon maillot et chausse ses gros verres fumés noirs UV. J'ai dû perdre les miens pendant l'excursion en bateau, hier après-midi. Ou dans une boutique.
Absolument captivée par Les Filles de Caleb, d'Arlette Cousture, ma mère ne s'aperçoit même pas de mon arrivée. J'essaie de me passionner pour Les Quatre Filles du Dr March de Louisa May Alcott, mais mon regard galope.
À part moi, tout le monde ici nage en plein bonheur. Au bord de l'eau, Lily cuisine des pâtés chinois en sable avec David. Sur la terrasse, Frédéric poursuit son initiation à Donjon et Dragons avec ses amis américains. Quant à Zac et Paris Hilton, ils s'éclaboussent en affrontant les vagues et rigolent à tue-tête. J'ai beau me tenir à distance, leurs éclats de rire m'emplissent les oreilles.
Rien que d'entendre la petite voix stridente de Parisi Hilton, je rage. Mes os tremblent, on dirait, comme si un vent intérieur les secouait fougueusement. Si l'ouragan persiste, ils vont casser comme des branches d'arbre. Aussi bien lire ! Syntaxe ! J'ai de la misère à me concentrer ! Ça doit faire dix fois que je relis le même paragraphe !
Je déteste Wells et cette grande villa face à la mer ! Je déteste ces vacances ! Pourquoi a-t-il fallu que maman devienne l'amie de la mère du grand fendant ? Je déteste Lily Efron ! C'est à cause d'elle si nous ne sommes allées au chalet, comme prévu. Au moins papa nous aurait rendu visite pendant les week-ends !
Je suis la cinquième fille du Dr March, pour ne pas dire la cinquième roue du carosse. Je m'ennuie de mon père ; il ne m'a même pas consacré une minute de son temps pour me faire savoir que c'était réciproque. Même débordé par la guerre de Sécession, papa March n'oublie pas sa famille pour autant ! Dans la lettre qu'il a envoyée à sa femme, il s'est tout de même donné la peine d'écrire à propos de ses filles chéries : « Je suis sûr qu'elles n'ont pas oublié ce que je leur ai dit, qu'elles... lutteront courageusement contre leurs ennemis intérieurs et sauront si bien se dominer qu'à mon retour je serai plus fier que jamais de mes vraies petites femmes et les aimerai encore plus fort qu'avant. »
Ouais ! Au rythme où vont les choses ici, mon père n'aura aucune raison de m'aimer encore plus fort qu'avant. Je ne sais pas comment m'y prendre, moi, pour bien me dominer. Et mon ennemie n'est pas du tout intérieure. Elle s'appelle Paris-de-Porcelaine Hilton. Si je décidais de lutter contre elle ce serait avec mes deux poings : je les lui mettrais volontiers sur les « i » !
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Pendant le souper, je ne dis pas un mot. Je picore ma salade César, touche à peine à mes côtelettes de porc, carbonisées comme je les aime, et lève le nez sur le dessert : un éclair au chocolat pourtant. Les sourcils de ma mère se lèvent bien haut. Vu les mille et une précautions dont j'ai abusé, impensable que j'aie attrapé une insolation.
J'ai juste envie d'aller marcher sur la plage pour ruminer ma peine en paix.
Enfin seule et tranquille, j'enlève mes sandales et les lance au pied de l'escalier. J'aime bien la plage à cette heure-ci : ni déserte ni bondée. Le chant des vagues m'apaise un peu. Je m'approche de la mer. Mon regard s'envole et va se poser sur le long trait tiré à l'horizon. Je me surprends à dire tout haut : « Et s'il n'y avait rien de l'autre côté ? »
- Youhou ! Vanessa, attends-moi !
Merde ! Qu'est-ce qu'il me veut celui-là ? Je ne me retourne pas. Zac me rejoint et m'agrippe l'épaule. Je lui crie d'ôter ses sales pattes de là !
- Vanessa, qu'est-ce que tu as ?
- Rien !
- Alors pourquoi tu boudes depuis trois jours ? me demande-t-il en se plantant devant moi.
- C'est pas du boudin, je veux la paix !
- Excuse-moi ! Je ne voulais pas te déranger, ajoute-t-il doucement.
J'ai l'esprit en bouillie. Pour rien au monde je ne voudrais me contredire ni que Zac croie ce que j'ai dit. Une bouffée de chaleur me monte à la tête. Je suis furieuse et ne comprends pas très bien ce qui se passe en moi. Zac s'éloigne. Il y a une de ces boules qui roule dans ma gorge... une grosse boule... je ne sais plus si j'ai mal ou si j'ai peur, si j'ai envie de serrer les poings et frapper un bon coup ou de m'écrouler et de pleurer... un bon coup. Je ne sais plus si je veux que Zac revienne ou ...
- Pourquoi on s'assoit pas ? dit-il en revenant sur ses pas.
Sans attendre ma réponse, il me tire par la main. J'ai les joues en feu.
- Vanessa, j'ai un conseil à te demander, poursuit-il.
Et vlan ! Il m'annonce tout bonnement qu'il est amoureux par-dessus la tête. Le problème ? Il ne sait pas comment le déclarer à la fille. Il dit qu'il se trouve nono. Je dis, non, non, tu l'es pas.
- Je l'aime depuis la première seconde où je l'ai rencontrée.
Elle a les plus beaux yeux du monde, on sait bien !
- Qu'est-ce que tu ferais, toi, si tu étais à ma place ?
Je lui bousillerais ses petites dents bien droites et son allure de ballerine de coffret à bijoux à deux sous !
Je ferme les yeux, détourne la tête, fais semblant de chercher une solution. Après tout, je suis l'amie !
Je me dis : je n'ai pas à me mettre dans tous mes états pour un gars qui n'en vaut pas la peine. J'ai de la peine quand même, mais je la ravale. Cul sec.
Je fais une grande fille de moi et réponds sur un ton complètement détaché :
- C'est facile, Zac ! Tu lui balances ta déclaration à la figure ! Si elle t'aime, elle te tombe dans les bras ! C'est toujours comme ça dans les films !
Zac se lève et fait quelques pas. Qu'est-ce qu'il attend pour aller la retrouver, sa Vilaine Hilton ?
- Je t'aime !
En plus, il a le culot de pratiquer en ma présence ! Le salaud ! Il part en courant sans se retourner. Je me lance à ses trousses, pieds nus dans le sable beige.
À bout de souffle, je hurle :
- Tu es donc bien sauvage, Zac Efron ! T'aurais pu au moins dire salut !
Il s'arrête net. Un peu plus et je lui fonçais dessus.
- J'ai dit je t'aime, Vanessa Hudgens !
Je me sens comme de la guenille. Molle-molle-molle. Les paroles collent à mon palais comme de la vieille gomme.
- Non... tu... tu n'as pas dit Vanessa.
Ça se passe comme au cinéma. Je m'approche de lui au ralenti. J'arrête de lutter contre je ne sais plus quoi. Je lève les yeux. Mon regard plonge dans le sien. Saut périlleux. Il me tombe dans les bras. Me serre fort. Très très fort. Des frissons courent partout dans mon dos et je les laisse courir.
- Les journées sont plates quand t'es pas là, me dit-il en rougissant comme le soleil qui se couche.
J'ai du mal à suivre ma propre histoire et ça n'a aucune espère d'importance.
Nos lèvres s'effleurent. Doucement, doucement. Nos nez se frottent l'un contre l'autre. Nous respirons bruyamment. Nos souffles se répondent. J'ouvre les yeux. Zac me sourit. Il est beau.
- T'es belle, Nessa ! Je suis bien dans tes bras. Tellement bien. Je ne veux plus qu'on se quitte. Jamais !
- Moi aussi je suis bien...
Le soir tombe, Zac m'embrasse aux commissures des lèvres. Nos langues se frôlent. S'entrelacent. Je voudrais me perdre dans sa bouche. C'est bon de le sentir si près de moi. Sa langue glisse dans le creux de mon oreille. Je ris, ça chatouille. Le gêne fout le camp.
- Je te jure que tu m'en a fait baver ! murmure-t-il en caressant ma nuque.
- Et toi, qu'est-ce que tu crois ! je réplique en lui mordillant le nez.
Silence. Nous nous dévorons des yeux en nous allongeant sur la plage. Une belle histoire, des vagues, du sable et beaucoup d'étoiles dans le ciel américain.
J'oublie tout : Hilary, Paris, ma peine ! Et j'accepte : Zac et moi, on s'aime et c'est pas du cinéma.
