Chapitre 8

Chapitre 8

Il n'y avait pas assez d'une Hilary Duff à Los Angeles, il fallait une Paris Hilton à Wells.

- Allô, Zac !

Je déteste cette fille, ses grands yeux violets avec des étoiles au fond et son sourire de publicité de dentifrice à l'épreuve du tarte !

Dès que je l'ai vue, je l'ai haïe. Et cette manie qu'elle a de se trémousser devant Zac comme si elle avait toujours envie ; ça me rend malade !


- Il n'y a pas de toilettes, chez vous ? je lance en la dévisageant.

- Bien sûr que oui, pourquoi tu me demandes ça ? dit-elle avec son accent de fausse française.


Voyez-vous, Mlle Hilton est membre de L'ACADÉMIE DU BON PARLER DE LOS ANGELES !

Non, mais va-t-elle cesser de se dandiner ? Elle m'énerve !

Je réponds en m'éloignant : « Laisse tomber ! »

- Tu viens te baigner avec nous ? me crie Zac.

- Je préfère lire, dis-je en exhibant mon gros bouquin.


Je m'empresse de rejoindre ma mère sous le parasol. Depuis trois jours, je l'imite. Ma tête coiffée d'un chapeau de paille acheté à Perkins Cove, je m'enduis abondamment de crème BEAUTIFUL numéro 22, essuie minutieusement mes mains sur la culotte de mon maillot et chausse ses gros verres fumés noirs UV. J'ai dû perdre les miens pendant l'excursion en bateau, hier après-midi. Ou dans une boutique.

Absolument captivée par Les Filles de Caleb, d'Arlette Cousture, ma mère ne s'aperçoit même pas de mon arrivée. J'essaie de me passionner pour Les Quatre Filles du Dr March de Louisa May Alcott, mais mon regard galope.

À part moi, tout le monde ici nage en plein bonheur. Au bord de l'eau, Lily cuisine des pâtés chinois en sable avec David. Sur la terrasse, Frédéric poursuit son initiation à Donjon et Dragons avec ses amis américains. Quant à Zac et Paris Hilton, ils s'éclaboussent en affrontant les vagues et rigolent à tue-tête. J'ai beau me tenir à distance, leurs éclats de rire m'emplissent les oreilles.

Rien que d'entendre la petite voix stridente de Parisi Hilton, je rage. Mes os tremblent, on dirait, comme si un vent intérieur les secouait fougueusement. Si l'ouragan persiste, ils vont casser comme des branches d'arbre. Aussi bien lire ! Syntaxe ! J'ai de la misère à me concentrer ! Ça doit faire dix fois que je relis le même paragraphe !

Je déteste Wells et cette grande villa face à la mer ! Je déteste ces vacances ! Pourquoi a-t-il fallu que maman devienne l'amie de la mère du grand fendant ? Je déteste Lily Efron ! C'est à cause d'elle si nous ne sommes allées au chalet, comme prévu. Au moins papa nous aurait rendu visite pendant les week-ends !

Je suis la cinquième fille du Dr March, pour ne pas dire la cinquième roue du carosse. Je m'ennuie de mon père ; il ne m'a même pas consacré une minute de son temps pour me faire savoir que c'était réciproque. Même débordé par la guerre de Sécession, papa March n'oublie pas sa famille pour autant ! Dans la lettre qu'il a envoyée à sa femme, il s'est tout de même donné la peine d'écrire à propos de ses filles chéries : « Je suis sûr qu'elles n'ont pas oublié ce que je leur ai dit, qu'elles... lutteront courageusement contre leurs ennemis intérieurs et sauront si bien se dominer qu'à mon retour je serai plus fier que jamais de mes vraies petites femmes et les aimerai encore plus fort qu'avant. »

Ouais ! Au rythme où vont les choses ici, mon père n'aura aucune raison de m'aimer encore plus fort qu'avant. Je ne sais pas comment m'y prendre, moi, pour bien me dominer. Et mon ennemie n'est pas du tout intérieure. Elle s'appelle Paris-de-Porcelaine Hilton. Si je décidais de lutter contre elle ce serait avec mes deux poings : je les lui mettrais volontiers sur les « i » !

*******************

Pendant le souper, je ne dis pas un mot. Je picore ma salade César, touche à peine à mes côtelettes de porc, carbonisées comme je les aime, et lève le nez sur le dessert : un éclair au chocolat pourtant. Les sourcils de ma mère se lèvent bien haut. Vu les mille et une précautions dont j'ai abusé, impensable que j'aie attrapé une insolation.

J'ai juste envie d'aller marcher sur la plage pour ruminer ma peine en paix.

Enfin seule et tranquille, j'enlève mes sandales et les lance au pied de l'escalier. J'aime bien la plage à cette heure-ci : ni déserte ni bondée. Le chant des vagues m'apaise un peu. Je m'approche de la mer. Mon regard s'envole et va se poser sur le long trait tiré à l'horizon. Je me surprends à dire tout haut : « Et s'il n'y avait rien de l'autre côté ? »


- Youhou ! Vanessa, attends-moi !

Merde ! Qu'est-ce qu'il me veut celui-là ? Je ne me retourne pas. Zac me rejoint et m'agrippe l'épaule. Je lui crie d'ôter ses sales pattes de là !

- Vanessa, qu'est-ce que tu as ?

- Rien !

- Alors pourquoi tu boudes depuis trois jours ? me demande-t-il en se plantant devant moi.

- C'est pas du boudin, je veux la paix !

- Excuse-moi ! Je ne voulais pas te déranger, ajoute-t-il doucement.


J'ai l'esprit en bouillie. Pour rien au monde je ne voudrais me contredire ni que Zac croie ce que j'ai dit. Une bouffée de chaleur me monte à la tête. Je suis furieuse et ne comprends pas très bien ce qui se passe en moi. Zac s'éloigne. Il y a une de ces boules qui roule dans ma gorge... une grosse boule... je ne sais plus si j'ai mal ou si j'ai peur, si j'ai envie de serrer les poings et frapper un bon coup ou de m'écrouler et de pleurer... un bon coup. Je ne sais plus si je veux que Zac revienne ou ...

- Pourquoi on s'assoit pas ? dit-il en revenant sur ses pas.

Sans attendre ma réponse, il me tire par la main. J'ai les joues en feu.

- Vanessa, j'ai un conseil à te demander, poursuit-il.

Et vlan ! Il m'annonce tout bonnement qu'il est amoureux par-dessus la tête. Le problème ? Il ne sait pas comment le déclarer à la fille. Il dit qu'il se trouve nono. Je dis, non, non, tu l'es pas.

- Je l'aime depuis la première seconde où je l'ai rencontrée.

Elle a les plus beaux yeux du monde, on sait bien !

- Qu'est-ce que tu ferais, toi, si tu étais à ma place ?

Je lui bousillerais ses petites dents bien droites et son allure de ballerine de coffret à bijoux à deux sous !

Je ferme les yeux, détourne la tête, fais semblant de chercher une solution. Après tout, je suis l'amie !

Je me dis : je n'ai pas à me mettre dans tous mes états pour un gars qui n'en vaut pas la peine. J'ai de la peine quand même, mais je la ravale. Cul sec.

Je fais une grande fille de moi et réponds sur un ton complètement détaché :

- C'est facile, Zac ! Tu lui balances ta déclaration à la figure ! Si elle t'aime, elle te tombe dans les bras ! C'est toujours comme ça dans les films !

Zac se lève et fait quelques pas. Qu'est-ce qu'il attend pour aller la retrouver, sa Vilaine Hilton ?

- Je t'aime !

En plus, il a le culot de pratiquer en ma présence ! Le salaud ! Il part en courant sans se retourner. Je me lance à ses trousses, pieds nus dans le sable beige.

À bout de souffle, je hurle :

- Tu es donc bien sauvage, Zac Efron ! T'aurais pu au moins dire salut !

Il s'arrête net. Un peu plus et je lui fonçais dessus.

- J'ai dit je t'aime, Vanessa Hudgens !

Je me sens comme de la guenille. Molle-molle-molle. Les paroles collent à mon palais comme de la vieille gomme.

- Non... tu... tu n'as pas dit Vanessa.

Ça se passe comme au cinéma. Je m'approche de lui au ralenti. J'arrête de lutter contre je ne sais plus quoi. Je lève les yeux. Mon regard plonge dans le sien. Saut périlleux. Il me tombe dans les bras. Me serre fort. Très très fort. Des frissons courent partout dans mon dos et je les laisse courir.

- Les journées sont plates quand t'es pas là, me dit-il en rougissant comme le soleil qui se couche.

J'ai du mal à suivre ma propre histoire et ça n'a aucune espère d'importance.

Nos lèvres s'effleurent. Doucement, doucement. Nos nez se frottent l'un contre l'autre. Nous respirons bruyamment. Nos souffles se répondent. J'ouvre les yeux. Zac me sourit. Il est beau.

- T'es belle, Nessa ! Je suis bien dans tes bras. Tellement bien. Je ne veux plus qu'on se quitte. Jamais !

- Moi aussi je suis bien...


Le soir tombe, Zac m'embrasse aux commissures des lèvres. Nos langues se frôlent. S'entrelacent. Je voudrais me perdre dans sa bouche. C'est bon de le sentir si près de moi. Sa langue glisse dans le creux de mon oreille. Je ris, ça chatouille. Le gêne fout le camp.

- Je te jure que tu m'en a fait baver ! murmure-t-il en caressant ma nuque.

- Et toi, qu'est-ce que tu crois ! je réplique en lui mordillant le nez.


Silence. Nous nous dévorons des yeux en nous allongeant sur la plage. Une belle histoire, des vagues, du sable et beaucoup d'étoiles dans le ciel américain.

J'oublie tout : Hilary, Paris, ma peine ! Et j'accepte : Zac et moi, on s'aime et c'est pas du cinéma.

# Posté le lundi 24 septembre 2007 23:01

Modifié le jeudi 14 août 2008 20:33

Chapitre 9

Chapitre 9

La villa est plongée dans la noirceur. Nous ouvrons la porte-fenêtre de la véranda en prenant bien soin de ne pas faire de bruit.

- Un peu plus et ta mère mettait la police à vos trousses, me dit Lily.


Nous sursautons au son de sa voix. Étendue sur le canapé, elle se redresse pour allumer la lampe.

Elle a une de ces façons de nous regarder : ma foi, on dirait qu'elle a deviné pour Zac et moi.


- Alors cette balade au clair de lune, c'était bien ? ajoute-t-elle en souriant.

- Génial ! lui répond Zac en me lançant un regard qui me fait fondre sur place.


Évidemment inquiète, ma mère bondit dans la véranda, la tête enrubannée d'une serviette, son regard de mère poule affolée, et la bouche pleine de reproches :

- Vanessa, tu sais l'heure qu'il est ?

Non, mais j'imagine qu'elle va me le dire.

Je réponds bêtement en fixant du regard son turban de ratine : L'heure de prendre ta douche ?


- Tu te trouves drôle ? réplique-t-elle s'apprêtant à sortir de ses gonds.

Je la devance.

- Merde, arrête de me couver, je ne suis pas un oeuf ! Même pas un poussin si tu veux savoir ! Et ta morale, j'en ai rien à foutre ! Si ça te démange trop, fais-toi faire un autre bébé ! Moi, je commence à en avoir ras le bol de tes recommandations, de tes conseils et de tes discours à n'en plus finir ! Sans compter tes critiques et tes éternels reproches !

J'ai débité ma tirade en un souffle. Ma mère reste bouche bée. Je m'attends à voir sa colère déferler sur moi comme un typhon. Rien. Elle ne dit pas un mot. Zac et Lily ont disparu.

Je voudrais bien être plus gentille avec maman, mais je n'y arrive pas. C'est fou comme elle a le don de me mettre les nerfs en boule !


- Je vais me coucher, on en reparlera demain, me dit-elle sans aucune expression dans la voix.

- Aujourd'hui, tu veux dire !


Retourner le couteau dans la plaie a été plus fort que moi.

Je m'en veux un peu. Je baisse le ton, mais pas trop quand même, et lui dis :


- Tu sais, ce soir je vis un grand bonheur. J'ai pas envie de me le faire bousiller !

- Bonne nuit, Vanessa !


Ma mère quitte la véranda. Je reste seule avec le silence qui emplit toute la maison et laisse les souvenirs de la nuit envahir mon esprit : le goût du premier baiser, les caresses, les frissons, le sourire de Zac. Son regard, son beau regard bleu tendre dans lequel il fait bon se perdre.

Zac. Mon amour.

Il est ici, dans la maison. Est-il couché ? M'a-t-il attendue ?

Je fais le tour de la villa. Tout le monde semble dormir déjà. Je me dirige vers la porte-fenêtre donnant sur la plage. Je colle mon visage à la vitre. Soudain, je pense à Paris Hilton. Qu'elle ose encore une fois se dandiner devant Zac et elle aura affaire à moi, la simili-française !

La fatigue finit par avoir raison de moi. Je suis un peu déçue que Zac soit allé se coucher sans me souhaiter bonne nuit. Très déçue même. Enfin ! Je gagne la chambre que je partage avec ma mère, me déshabille et me glisse sous les couvertures de mon lit étroit, sans faire de bruit. Je sens quelque chose de rêche sous mon dos : une feuille pliée, entre les draps. Dans la noirceur, je ne peux pas lire.

Je me relève et cours à la véranda. Pendant que je déplie la feuille, mon coeur bat à tout rompre. Je prends une grande respiration avant de lire. Je prends mon temps. Je veux que chaque mot se fraye un chemin jusqu'à mon coeur. Chaque mot :

Ma belle tigresse,

Je ne voulais pas te déranger en pleine colère.

Je t'aime.
Je t'aime.
Je t'aime.
Je t'aime.
Je t'aime.
Je t'aime.

Zac
xxxxxxx

P.S.: Même fâchée, tu es très belle !


Six fois. J'embrasse six fois sa lettre et je retourne dans mon lit.

Je souris en repensant à papa lorsqu'il me suggérait de compter les moutons, les grenouilles ou les étoiles avant de m'endormir.

Cette nuit, je compterai les JE T'AIME.

*******************************

- Tourne un tout petit peu la tête vers moi.

Les fesses dans le sable, la tête dans les nuages, je pose pour Zac.

Nos mères insistent pour que nous avalions quelque chose. Elles sont fatigantes. Elle font semblant de ne pas nous surveiller. Je suis gênée quand elles nous regardent.

Je n'ai pas faim. Zac non plus.

Tout à l'heure, Chad a fait le message à Zac que Paris était passée ce matin. Aux aguets, j'ai épié sa réaction. Il en a eu si peu que j'ai vite été rassurée.

C'est moi qu'il voit. Moi qu'il aime.

- Nessa, arrête de bouger.

Décidément, je ne suis pas un très bon modèle. Zac s'applique à faire mon portrait. Avec amour, qu'il dit. Je l'inspire. Il n'a qu'à tenir le crayon, sa main dessine toute seule. Moi, j'ai la bougeotte.

- Je commence à avoir mal au cou !

- Il fallait le dire, fait-il en déposant son bloc de papier à dessin à l'abri du vent, entre les deux plus gros rochers.


Il s'approche de moi. Embrasse ma nuque avec énormément de tendresse. Je penche la tête doucement vers l'arrière pour caresser son front avec mes cheveux. Je suis émue. J'ai envie de pleurer tellement je suis bien.

Je me tourne vers lui. Il a l'air aussi ému que moi. Ma main se pose sur son visage. Elle dessine toute seule un petit bonheur sur sa joue. Nos lèvres se soudent, nos langues se touchent...

Quelqu'un tousse. Je lève les yeux.


- Heu... Salut...

Tiens, Paris Hilton. Visiblement mal à l'aise, elle regarde à côté de nous, au-dessus de nous ou par terre. Sans se trémousser !

Je ne veux pas être méchante, mais ça me fait presque plaisir de la voir aussi déconfite.

- Je voulais juste savoir si vous veniez jouer au ballon volant.

- Ça te le dit, toi ? me demande Zac.

- Pas vraiment ! Et toi ?

- Pas du tout, en fait !

- La question est réglée ! ... Bon... Si vous changez d'idée, vous savez où nous trouver ! lance Paris en déguerpissant sans même nous saluer.

- Tu es certain de ne pas avoir envie d'y aller ? je demande à Zac.

- Qu'est-ce que tu crois ? Ce n'est pas un sacrifice de rester seul avec toi, Vanessa ! ajoute-t-il en embrassant mes doigts.

- Moi qui pensais que les sportifs comme toi avaient un ballon à la place du coeur !

- Tu as osé penser ça de moi, espèce de... d'intello ! réplique-t-il en m'attirant à lui.


À cet instant précis, cette réflexion me vient à l'esprit : « Je suis amoureuse d'un gars merveilleux. Notre histoire n'a rien à voir avec les marathons de ma copine Ashley. C'est une vraie histoire d'amour. C'est la nôtre et elle est belle ! »

- À quoi tu penses ? me demande Zac.

- À nous deux.

- Toi et moi, ce n'est pas de la camelote, hein ?

- C'est justement ce que je me disais.


Nous nous serrons très fort. Si fort que nous pourrions entendre craquer nos os.

- À la vie, à la mort ! murmure Zac dans le creux de mon oreille.

Je pourrais passer ma vie à embrasser ce garçon, sans jamais m'en lasser.

À mon tour, je chuchote :


- Qu'est-il arrivé à nos parents pour qu'il aient oublié comme c'est bon l'amour ?

- C'est bien connu : les adultes ne comprennent jamais rien à rien, répond-il en mordillant mes lèvres.

- Je t'aime, Zac Efron !

- Je t'aime, Vanessa Hudgens.


J'ai dix-sept ans, toutes mes dents, et... j'aime !

# Posté le mardi 25 septembre 2007 16:38

Modifié le jeudi 14 août 2008 20:47

Chapitre 10

Chapitre 10


Quand je regarde le portrait que Zac a fait de moi, à Wells, j'ai du mal à croire que je suis aussi belle. Je trouve l'image que me renvoie le miroir beaucoup plus moche.

Ah, ces vacances ! Ce sont vraiment les plus belles de ma vie. J'ai laissé une partie de moi là-bas.


- Vanessa ? Téléphone ! me crie papa.


Mais pourquoi tout le monde hurle-t-il dans cette baraque ?

- Qui est-ce ?

- Devine !


Je savais que c'était lui. C'est fou, mon coeur se met à battre vite-vite-vite. Je vais fermer la porte de ma chambre avant de décrocher.

Un, deux, trois... :

- Oui, allô !

- Bonjour, Tigresse. C'est long un avant-midi sans te voir, me dit Zac de sa voix enjouée.

- Je me suis ennuyée, moi aussi. Et pas juste un peu.

- C'était mieux quand on habitait ensemble, non ?


Un jour, nous aurons une maison juste pour nous deux : sans cri ni chicane...

- Es-tu là, Vanessa ?

- Non, je suis dans l'avenir !

- Et qu'est-ce que tu dirais de revenir à Los Angeles ? Pat Metheny, en plein air, ce soir, au Festival de Jazz, ça te tente ?

- Pat qui ?

- Metheny. C'est le plus grand musicien de jazz de notre époque, me dit-il enthousiaste.

- Connais pas !

- Tu vas l'aimer !

- D'accord pour Pat Je-ne-sais-plus-qui.

- Pat Metheny. Je passe te prendre vers dix-sept heures. Vaut mieux se rendre assez tôt pour avoir de bonnes places.

- Je serai prête !

- À tout à l'heure !


Comment je m'habille? Syntaxe ! Je n'ai plus rien à me mettre sur le dos !

***********************


Je longe le corridor en me répétant de rester calme. Dans le salon, ma mère feuillette un magazine pour femmes d'affaires. Je mets mes gants blancs pour l'aborder :


- M'man... tu me passes ta chemise noire en soie, ce soir ? S'il te plaît ?

- Pas mon chemisier en soie, quand même !

- Merci, tu es fine ! dis-je en lui donnant un gros bec bruyant sur la joue.


D'habitude, ça marche.

- Où vas-tu ? me demande-t-elle.

- Au Festival de Jazz. Tu me prêtes aussi ton rouge à lèvres Rose-Chinois ?

- Ils finissent toujours tard, ces spectacles ; tu rentres tout de suite après, d'accord ?

- Tu me le passes, oui ou non, ce rouge à lèvres ?

- Tu ne peux pas le demander sur un autre ton ? fait-elle en élevant la voix.

- Non ! je ne peux pas ! je réplique en élevant la voix plus fort qu'elle.

- Dans ce cas...

- C'est ça, fais du chantage si ça te chante ! Tu peux les garder pour toi, tes trucs à la con ! J'en mourrai pas !


Je bous de colère. Nous ne pouvons pas nous parler plus d'une minute à la fois sans que la guerre éclate.

- Écoute, Vanessa, tu ...

- Bla bla bla...

- Espèce de gripette ! mais laisse-moi au moins te...


Je passe devant elle en coup de vent, en prenant bien soin de me boucher les oreilles. Je claque la porte et vais attendre Zac dehors, dans les marches de l'escalier : ma vielle chemise Levi's sur le dos et les lèvres nature !

*****************************


Il y a foule à perte de vue rue Sherbrooke. Syntaxe ! La ville de Los Angeles au grand complet connaissait Pat Metheny excepté moi. Je déteste ça me sentir nouille !

En nous faufilant, nous réussissons à dénicher une bonne place : au centre et assez près de la scène.

On nous marche quasiment dessus, mais je m'en fous : je suis dans les bras de mon amour.

Je l'embrasse. Avec beaucoup de plaisir. Beaucoup d'attention aussi. Je suis si attentive que j'ai l'impression d'être le baiser. Sensation curieuse et troublante.

- Tu embrasses bien, murmure Zac en souriant, les yeux fermés.

Je ne réponds pas. Enfin, pas avec des mots...

**************************


Les applaudissements, les cris et les sifflements soudains nous font revenir sur terre !

Le fameux guitariste, crinière tout ébouriffée, nous salue, l'air vachement content d'être là.

Les doigts de ma main gauche se posent délicatement sur les doigts de la main droite de Zac.

Nos mains se croisent. J'appuie ma tête sur son épaule.

- Are you going with me ! dit Zac.

- Quoi?

- C'est le titre de ce qu'il joue.


Nous nous laissons bercer par la musique de Pat Metheny. Elle est belle. Elle va droit au ventre. Elle nous emporte jusqu'à la fin du spectable.

********************


- Si on faisait un détour par l'île de la Visitation ? me demande Zac aux abords de la station de métro.

- Bonne idée ! Tu as vu comme le ciel est illuminé ce soir ?

- Tes yeux aussi sont illuminés, me répond-il en embrassant doucement mes paupières.


Je frissonne au contact de ses lèvres sur ma peau.

Un viel itinérant sans itinéraire chancelle à deux pas de nous.

- Moi, c'est Peter ! Pis vous autres ?

Il lève sa bouteille à notre intention, en nous scrutant de son regard embué par l'alcool.

J'ai le réflexe de reculer. Zac presse ma main. L'homme se rapproche en ajoutant de sa voix rocailleuse et tremblotant :


- Salut, les amoureux ! Profitez-en, OK ? Dépêchez-vous d'en profiter, bout de bonyenne !

Je frissonne au contact de ses paroles. Je ne sais pas pourquoi, mais elles me font froid dans le dos. J'enfouis ma tête sous le menton de Zac.

Nous laissons le métro engouffrer la foule. Nous ne sommes pas pressés. Nous avons toute la vie devant nous.

Le clochard a disparu.

**************************


Nous abandonnons la ville derrière nous. Main dans la main, nous traversons le petit pont reliant le parc à l'île. Après un bain de foule, c'est bon de se retrouver en pleine forêt.


- Regarde comme on est bien accueillis ! me dit Zac tout bas.

Un raton laveur passe devant nous, l'air coquin. Nous le saluons et tentons de le suivre.

Il se lasse vite de notre compagnie et se sauve ne courant.

Je dis:


- Il veut la paix !

Nous aussi, nous voulons la paix. Et nous avons l'embarras du choix pour trouver un coin tranquille.

Je demande à Zac :


- On va au bord de la rivière ?

- Au bout du monde, si tu veux !


Un endroit pour être seuls au monde, seuls au bord de l'eau, mon amour et moi.

Nous nous asseyons face à face. Il fait noir. Il fait bon.

- J'ai une surprise pour toi. Ferme les yeux, s'il te plaît, me dit Zac en me faisant un baisemain courtois.

Il m'intrigue, tout à coup, mon beau chevalier. Je garde les yeux clos. Il cueille ma main gauche et l'embrasse de nouveau. Je l'entends fouiller dans sa poche. Il caresse mon annulaire gauche, passe un anneau à mon doigt et baise ma main une troisième fois.

- À présent, tu peux les ouvrir.

Je regarde le jonc en argent. Je regarde Zac. Les larmes me montent aux yeux.

- Nessa, n'oublie jamais que je t'aime. À la vie, à la mort ! me dit-il, l'air grave, en appuyant sur chaque mot.

Pendant une seconde, l'expression de son regard m'affole. C'est la deuxière fois qu'il me dit ça : « À la vie, à la mort ! » J'ai la chair de poule.

Un larme au bord de son oeil. Je m'approche doucement de lui et je la lèche. Il me serre dans ses bras avec une telle intensité ! Une telle tendresse ! Je m'accroche à lui, incapable de dire quoi que ce soit. Si je parlais, même pour dire merci, je briserais la magie de l'instant.

Je remercie avec mon coeur, en pressant Zac contre moi. Je prends son visage entre mes mains, il prend le mien.

Nous restons là, en silence, à nous regarder. Longtemps, longtemps, longtemps.

Nous nous embrassons du bout des lèvres, du bout de la langue. Du fond du coeur. Jusqu'à faire UN.

Qu'est-ce qui nous arrive ? Nous n'y comprenons rien, mais nous pleurons tous les deux.

Nous sommes le baiser que nous nous donnons. Un baiser tout mouillé. Unique. Devant une rivière et des arbres comme seuls témoins.

**********************


Je n'ai pas aussitôt mis un pied dans la maison que je me fais engueuler comme du poisson pourri.

Ma mère ressemble à une sorcière de conte de fées tellement elle a les traits tirés et le regard mauvais.

Mais ils sont deux à m'avoir attendue. Deux à vouloir que je redevienne leur petit Minous Chéri.


- Là, tu charries ! me dit mon père sur un ton sec comme du bois mort, en regardant sa montre.

Je le laisse parler. Lui et sa femme, ils me feront suer jusqu'à la dernière goutte !

D'accord, je n'ai pas l'âge de découcher ! Non, je n'ai pas vu l'heure passer ! Oui, j'aurais dû penser que mes pauvres parents se morfondaient à en être malades s'imaginant la pire des catastrophes, me voyant déjà à la une des journaux à sensation parce qu'on aurait retrouvé ma carcasse abondonnée au fond d'un fossé... Oui, je comprends tout ça ! Mais syntaxe de merde de... ! J'avais autre chose à faire qu'à penser à EUX.


- Heureusement que nous partons pour le chalet demain soir ! Deux semaines sans voir ton voisin vont peut-être t'aider à te remettre les idées en place ! me lance mon père.

Sa réplique ne me fait pas moins d'effet qu'une douche froide. J'avais complètement oublié que nous partions pour notre chalet.

Je ne veux pas y aller ! Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! Je vais crever là-bas, toute seule avec ces deux-là !


- Mais dis quelque chose ! ordonne ma mère.

Visiblement, elle ne supporte pas mon mutisme. Je n'ai rien à dire.

- Tu es en train de me rendre folle, Vanessa ! crie-t-elle, les baguettes en l'air.

- Et tu penses que c'est à cause de moi si tu l'es ?

J'ai crié ma réplique comme du venin. J'ai reçu sa gifle sans l'avoir vu venir.

Mon père m'empoigne par le bras et me conduit de force là où je ne demandais pas mieux que de me retrouver : dans ma chambre.


- Sincèrement, Vanessa, tu ne trouves pas que tu ambitionnes ?


Je jurerais entendre parler sa femme. Il persiste :


- Pour l'amour, qu'est-ce que tu as dans la tête ?


Je ne réponds pas, mais en moi-même je me dis : « Pourquoi tu me demandes pas ce que j'ai dans le coeur, plutôt ? De l'amour, si tu veux savoir ! Mais tu ne veux pas savoir ! »

Il reste sur le seuil quelques secondes, un soupçon de douceur dans le regard. Je bâille à m'en décrocher les mâchoires, en le fixant droit dans les yeux.

Soudain, il ferme la porte de ma chambre avec rudesse en me lançant :


- Réfléchis, ça urge !

Il s'en va. Consoler ma mère, peut-être. J'espère qu'elle en profitera au moins !

Que pouvais-je leur dire pour ma légitime défense ? Rien du tout ! Ils n'auraient pas compris de toute façon ! Ils ne savent pas ce que c'est, le grand amour ! Eux, leur seule et unique passion, c'est l'engueulade !

Mon père a rejoint ma mère en lui disant :


- Je commence à trouver que le fils de ta grande amie a une bien mauvais influence sur Vanessa !


Et maman de riposter :

- Si tu étais plus présent, aussi !

- Ah non ! Tu ne vas pas recommencer à me chanter la même chanson !


À ce que je sache, c'est une chanson à répondre ! Et elle dure depuis toujours !


Je me déshabille en laissant tomber mes vêtements au pied du lit puis me glisse toute nue sous les draps.

J'embrasse mon jonc. Le plus joli jonc en argent qu'une fille ait jamais reçu du gars qu'elle aime.

Et je m'endors. Absolument convaincue d'être la fille la plus heureuse du monde.


# Posté le lundi 01 octobre 2007 15:01

Modifié le jeudi 14 août 2008 21:31

Chapitre 11

Chapitre 11

La guerre est officiellement déclarée. Après avoir éclaté comme deux bombes, la nuit dernière, mes géniteurs me tiennent maintenant en otage.

- Où vas-tu ?

Qu'est-ce qu'ils attendent pour me mettre une laisse ? Au pied, Vanessa ! Couché ! Assis ! J'ai dit ASSIS !

- Wouf-Wouf !

- Tu peux traduire ? demande la générale.

- Oui, ma générale ! Vous permettez que j'aille purger ma peine dans ma cellule ? Ou préférez-vous vous faire mordre par Pitou méchant ? GRRR...


Je suis condamnée à tourner en rond dans la maison, alors que mon amour est parti faire des longueurs à la piscine municipale.

Je pourrais m'évader, envoyer paître mes juges et retrouver Zac. Ce n'est pas l'envie qui manque. Mais je choisis d'accepter leur sentence, histoire de leur laisser le temps de ramollir un peu. Si je n'ai pas droit à la libération conditionnelle, ce soir, il sera toujours temps d'organiser mon évasion. Je ne supporte pas l'idée d'être exilée à notre chalet pour quinze longs jours sans revoir mon amour avant de partir. Voilà pourquoi je me contente de grogner après mes parents sans les mordre ! Mais syntaxe ! que j'aurais le goût ! Après tout, ils sont sadiques de m'empêcher de voir Zac aujourd'hui; ils savent très bien que nous serons séparés pendant deux semaines.

J'étouffe ici. Le soleil plombe comme un dément dans ma chambre et je n'ai la tête ni à lire ni à penser. Je crie à ma mère :

- Garde !

Elle est si occupée aux préparatifs du grand départ qu'elle n'entend rien.

- Garde ! Je quitte ma cellule pour le salon !

- Tu es libre de te promener à ta guise, ma grande ! La prison est toute à toi !


Oh ! Mais elle a de l'esprit, Mme ma mère ! Le sens de la répartie, dirait le prof de français.

Après-midi d'été chaud et ensoleillé. Je m'étends sur le divan en espérant me faire consoler par la télé.

Je jette un regard au programme de télévision. Un titre capte mon attention : Roméo et Juliette. Je lis le résumé.

« Drame de F. Zeffirelli, d'après l'oeuvre de W. Shakespeare : Dans la Vérone de la Renaissance, malgré la haine qui oppose leurs familles, un jeune homme et une jeune fille bravent les préjugés et s'aiment de toute l'ardeur de leur jeunesse. »


Tiens, tiens ! J'allume la télé. Le film commence à l'instant.

Juliette danse, gracieuse, rayonnante. Roméo la remarque, se pâme devant elle !

Leurs regards se croisent. J'ai des frissons. Comme quand ça s'est passé pour vrai, entre Zac et moi, à Wells.

Ils n'arrêtent pas de se manger des yeux. S'embrassent, longuement, fougueusement. Apprennent qu'ils sont tombés amoureux de l'ennemi.

Il escalade le mur jusqu'à elle. Risque sa vie pour elle. L'amour est plus fort que tout.

Ils se marient en cachette.

*****************************

- Vanessa, ça fait deux fois que je te demande si tu viens manger !

Je réponds : Ce ne sera pas long !


Mes yeux roulent dans l'eau. J'avais le coeur en compote, mais là il est complètement en jus. Juliette a bu un poison. Exilé pour avoir tué un cousin de Juliette, Roméo revient trop tard : Juliette est déjà ensevelie. Il ne peut accepter la mort de celle qu'il aime, s'empoisonne, en crève.

Il ne savait pas que Juliette était juste endormie. Le frère Laurent avait préparé une substance destinée à créer l'illusion de sa mort. Roméo n'a pas été prévenu à temps.

Juliette se réveille. Voit Roméo, mort, à côté d'elle. Ne le supporte pas. Se poignarde, en plein coeur, rejoignant à jamais celui qu'elle aime.

FIN.

Avant d'aller manger, je passe par la salle de bains : me moucher, m'essuyer les yeux.

*********************************

Ma mère a préparé une lasagne malgré les 29 °C, pour me faire plaisir sans doute. Je l'apprécie et le lui dis. Nous la dégustons en silence ou presque. Et en suant sur place. Papa affirme qu'un climatiseur ne serait pas bête finalement. Moi, je n'ai qu'une idée en tête : voir Zac au plus sacrant. Je répète : c'était vraiment bon, maman.

Elle redit merci.

- Un peu dur sur le système digestif par une chaleur pareille, mais c'est vrai qu'elle était pas mal, cette lasagne. Les pâtes, juste à point ! renchérit mon père.

- Il fallait que tu trouves le moyen de me dénigrer au moins un petit peu, pas vrai ? réplique la cuisinière offusquée.


Ils m'emmerdent avec leur histoire de nouilles ! Je veux voir Zac. J'ai été suffisamment gentille pour qu'on écourte ma sentence. Ils ne semblent pas l'avoir envisagé. Je commence à avoir la bougeotte sur ma chaise. Je me lève en cherchant la meilleure façon d'aborder la question sans que ça fasse d'éclats. J'ouvre le frigo et cale à peu près la moitié du litre de lait.

- Vanessa ! Tu sais que je déteste quand tu bois à même le carton ! Combien de fois devrai-je te le répéter ?

Oh, merde ! Ce n'est pas le moment de faire des gaffes.

- Excuse-moi, m'man. J'avais la tête ailleurs, dis-je en refermant la porte du réfrigérateur.

Toc, toc, toc !

Je me retourne : Zac, sur le balcon, plissant le nez. Mon père va lui ouvrir. Il ne rentre pas. Après s'être excusé pour « notre folie de la veille », il demande si Vanessa à la permission d'aller jouer au basket avec lui. Je me croise les doigts. Mon père réfléchit, consulte maman du regard. Ils finissent par acquiescer tous les deux d'un léger mouvement de la tête.

- Vous êtes chouettes, leur dit Zac avant d'ajouter : Vanessa, je t'attends dehors.

Ma mère s'apprête à me sermonner au moins un peu ( c'est plus fort qu'elle ). Je lui coupe l'herbe sous le pied. Je fais les yeux doux et je prends un air franchement reconnaissant. Je mets le paquet :

- Non seulement vous êtes chouettes, vous êtes les meilleurs parents du monde !

Je leur saute au cou, l'un après l'autre, en les embrassant bruyamment. Au fond, je suis bien contente de ne pas avoir à m'évader ! Je cours me changer, pour aller pratiquer mes lancers de punitions...

*********************************

Je réussis à m'emparer du ballon. Zac se plante devant moi et tente désespérément de me l'arracher. Je feinte, me libère de l'offensive de mon adversaire et dribble en direction du panier. Comme je m'approche du but, Zac est de nouveau devant moi pour m'empêcher d'effectuer mon lancer. Je le déjoue et parviens à viser la cible. Le ballon heurte le panier. Zac le saisit. Je fonce sur lui et réussis à lui faire échapper sa prise. Ballon en main, je risque un panier à distance. Je ne suis peut-être pas grande, mais j'ai du visou ! Je réussis. Je crie ma satisfaction en courant cueillir le ballon : « Un-Zéro ! » Il me glisse des mains. Je tente de le stopper en donnant un léger coup de pied. Raté. Le ballon roule derrière moi... sur le trottoir... dans la rue. Zac me devance pour aller le ramasser. Il s'élance à toute vitesse. Regarde à sa droite pour s'assurer qu'il n'y a pas d'auto en vue. Je n'ai le temps de rien dire. De rien faire. Je crie : « NON ! », à m'en briser les cordes vocales. Ce n'est pas possible. C'est une rue à sens unique ! Les voitures ne peuvent pas surgir de la gauche ! C'est une rue à sens unique ! Ce n'est pas vrai ! Ça ne se peut pas ! Pas lui ! Pas Zac ! Je n'ai rien pu faire.

Juste crier NON ! Trop tard. La voiture a surgi de nulle part. Zac se penchait pour prendre le ballon. L'auto a foncé sur lui. BANG ! Le bruit ! L'horrible bruit ! Mon amour, sous les roues d'un tas de tôle. Écrasé par le tas de tôle dans une rue à sens unique. L'homme descend du tas de tôle. S'agenouille dans la rue. Il voit mon amour baigner dans son sang. Je n'ai plus de langue. Plus de jambes. Je ne sens plus rien. Je vois du sang dans la rue. Je vois Zac couché dans le sang, sous l'auto. Je veux lui crier de se relever. Lui dire qu'il a sa revanche à prendre. Lui dire de se dépêcher. Les sons ne veulent pas sortir de ma bouche. Des voisins sortent de leur maison. Des voisins arrivent sur le trottoir. Le conducteur de la voiture sous laquelle mon amour est couché parle au monsieur d'en face en se frappant le front. Je n'entends pas ce qu'ils disent. Où est ma mère ? Où est Lily? Pourquoi ne vient-elle pas dire à son gars de s'ôter le là ? Il y a plein de monde autour de moi. Ils parlent, ils parlent, ils parlent, mais je ne comprends rien. J'entends juste un bourdonnement, un épouvantable bourdonnement, comme si un million d'abeilles habitaient mes oreilles. Quelqu'un me saisit par l'épaule. Où sont mes jambes ? Pourquoi je ne les sens plus ? Une femme dit :

- Mon Dieu, ce n'est pas vrai !

Je connais cette voix. Elle ressemble à celle de Lily Efron. Où est le ballon ? Donnez-moi le ballon ! Je le prends et le serre sur mon ventre.

********************************

Je ne veux pas de lait chaud ! Je ne veux rien ! Je veux juste que ce soit un mauvais rêve et me réveiller au plus vite. Je veux que Zac lance le ballon dans le panier. Je veux qu'on achève le match qu'on a commencé.

Je ne veux pas que ce soit vrai pour vrai ! Je ne veux pas que cette auto soit arrivée en sens inverse pour venir happer mon amour. Elle n'avait pas le droit d'être là. C'est une rue à sens unique. Il fallait lire le panneau !

- Tu grelottes, Nessa ! Viens boire un peu de lait chaud, répète mon père. Pourquoi ne rentres-tu pas dans la maison ? Ne reste pas seule dans le noir ! Tu veux bien me prêter le ballon ? Je te promets d'y faire très attention.

- Non !


Les mots décollent enfin de ma gorge. Je peux crier. Et je crie :

- C'est une rue à sens unique ! Elle n'avait pas le droit d'être là, l'auto ! Elle n'avait pas le droit !

Je ne veux pas de lait chaud ! Je ne veux pas rentrer dans la maison. Je veux rester sur le balcon, dans le noir, tant que maman n'aura pas téléphoné pour donner des nouvelles de Zac. Maman est partie avec Lily et Zac, en ambulance. Elle tenait la main de Lily qui pleurait. Des hommes en uniforme sont arrivés sur les lieux sanglants. Ils ont retiré Zac de sous l'auto. Il était maculé de sang. Ne bougeait pas. Ne disait rien. Les policiers demandaient aux curieux de libérer le passage. Zac est parti à l'hôpital, se faire soigner.

Ils sont en train de soigner mon amour, à l'hôpital.

Je ne veux pas que papa prenne le ballon. C'est moi qui dois le garder en attendant que Zac revienne.

Nous avons une partie de basket à finir.

Est-ce que le téléphone a sonné ? Oui. Papa parle au téléphone. Papa a promis à Lily de s'occuper de David et de Chad. David dort sur le canapé du bureau de maman. Chad s'est endormi devant la télé.

Est-ce que papa est au téléphone avec maman ?

Il raccroche. Il ne vient pas me voir sur le balcon. Il va éteindre la télé, je crois.

Ma figure collée à la moustiquaire, je guette le retour de mon père à la cuisine.

Pourquoi ne vient-il pas me dire que Zac va bien ? Qu'il s'en vient ? Que nous pourrons finir notre partie de basket même s'il est tard ?

Pourquoi ?

- Papa ? Papa ?

Pourquoi il prend autant de temps à me répondre ?

- P-A-P-A ?

Il arrive dans la cuisine, à pas de tortue, l'air bizarre. Il me regarde à travers la moustiquaire.

- Minou Chéri, viens ici ! me dit-il.

Sa voix tremble. Je n'ai jamais entendu la voix de mon père trembler.

- Non ! Toi, viens ici !

Je n'ai pas demandé. J'ai ordonné. Je ne veux pas rentrer dans la maison. Je ne veux pas.

Papa ouvre la porte et me rejoint sur le balcon. Il s'agenouille et me prend par les épaules. Il mordille ses lèvres, la supérieure, l'inférieure. Et ne parle pas.

Je prends les devants :

- C'est maman qui vient d'appeler ? Qu'est-ce qu'elle a dit ? Est-ce que Zac va rester à l'hôpital cette nuit ?

- Minou Chéri, écoute... je ne sais pas comment dire ces choses-là à une petite fille...


Il me traite de petite fille...

Pourquoi il s'interrompt et respire profondément ? Il prend mon visage entre ses mains, hésite à perler.

- Est-ce que Zac va être obligé de rester longtemps à l'hôpital ? Est-ce que c'est grave ?

Deux grosses larmes s'échappent de mes yeux. Mon père a du mal à avaler sa salive; je l'entends.

Pourquoi il a dit : « Je ne sais pas comment dire ces choses-là » ?

- Quelles choses, papa ?

Mon père essaie de me retirer le ballon des mains. Je ne veux pas qu'on me l'enlève ! Je m'y agrippe, férocement, en criant :

- Quelles choses ?

- Vanessa...


J'ai le coeur qui se débat. Mon coeur se débat.

Je sais quelque chose que je ne veux pas savoir. Moi aussi j'ai du mal à avaler ma salive :

- Est-ce qu'il va revenir ?

- Non, ma douce. Il ne reviendra pas.


IL NE REVIENDRA PAS ! Zac ne reviendra pas. Il est mort !

- C'est même pas vrai ! C'est même pas vrai ! T'es rien qu'un menteur !

- Vanessa, écoute-moi...


Non ! Je ne veux rien écouter. Rien, rien ! C'est même pas vrai ! Zac va revenir. Il doit prendre sa revanche.

Tout va très vite. Je repousse mon père qui tente de me retenir. Je suis dans la cuisine, devant le tiroir des gros ustensiles. Je l'ouvre avec rage et saisis le plus grand couteau. Mon père me rejoint ; je suis déjà effondrée au centre de la pièce et je poignarde le ballon maudit de toutes mes forces en criant :

- T'avais pas le droit de t'en aller comme ça ! T'avais pas le droit !

Papa me retire le couteau et le dépose dans l'évier. Il s'agenouille à côté de moi, me prend dans ses bras et me berce. J'éclate en sanglots. Des gros sanglots. Et j'ai peur de ne plus jamais pouvoir les arrêter.

J'ai dix-sept ans et mon amour est mort. Ce n'est pas juste.

J'aperçois Chad. Il a tout entendu, tout vu.

Ce gif a été fait par lif3-van3ssa

# Posté le lundi 08 octobre 2007 17:16

Modifié le mardi 19 août 2008 16:25

Chapitre 12

Chapitre 12


Zombi figé dans le hall du salon funéraire, je me sens incapable de pénétrer dans la salle B.

Voir mon amour couché dans un cercueil, je ne veux pas ! J'ai mal ! Tellement mal !

Ashley me tient la main. Des gens circulent dans le hall : ils vont, ils viennent, parlent, pleurent.

Des souvenirs tourbillonnent dans ma tête. Une plage de Wells. Les lèvres de Zac touchent les miennes pour la première fois. La terre se dérobe sous mes pieds. Ses lèvres ne s'ouvriront plus jamais. Ses yeux non plus. Je l'aimais, moi, le grand fendant ! T'avais pas le droit de t'en aller comme ça !

- Tiens, essuie tes yeux, me dit Ashley en me tendant un mouchoir.

Ils sont venus en grand nombre lui dire un dernier bonjour : famille, amis, professeurs, élèves.

Hilary Duff arrive en pleurs, en traînant sa cour derrière elle.

- Salut, Ashley !

Moi, elle ne me salue pas.

Zac est mort. Parti, avec tous nos projets.

Je déteste la vie ! Elle est mesquine ! Injuste ! Salope ! J'ai mal ! Tellement mal !

- Vanessa !

Monique. Mon amie Monique. Elle est venue, me prendre dans ses bras, me consoler.

- Veux-tu qu'on descende au fumoir boire quelque chose ? me demande-t-elle.

Je ne sais même pas si j'ai soif. Je sais juste que je ne peux pas mettre les pieds dans la salle B.

- Allez ! Viens, ajoute-t-elle en m'entraînant.

- C'est bien que tu sois là, Monique ! Moi, j'arrivais pas à la faire bouger d'ici, dit Ashley.


Nous descendons au fumoir. J'entends quelqu'un rire. Je le grifferais !

Je suis comme Zac, sauf que moi je n'ai pas droit au cercueil. Je suis obligée de traîner ma peau, comme un boulet.

Monique et Ashley font connaissance et semblent sympathiser.

- Je remonte !

- Attends, on vient avec toi ! me dit Ashley en me retirant la cannette de Sprite qu'elle va déposer dans la poubelle.


Monique se lève et me flatte le dos. Ashley se tient un tout petit peu à l'écart et me sourit.

Nous retournons dans le hall.

****************************


- C'est la prière finale, Vanessa. Tu ne veux toujours pas venir ? me demande mon père.

- Non !


Ashley y va. Je m'accroche à Monique. J'entends un vague bourdeonnement. Des gens prient, se lamentent.

Zac est couché dans son cercueil. On va le mettre dans la terre avec nos rêves, nos becs mouillés, nos caresses.

- Je ne veux pas !

- Pauvre Vanessa !


Qui a dit ça ? Monique. Le bourdonnement s'estompe. La prière est finie. Mon roman d'amour est fini. Il n'y aura pas de « ILS VÉCURENT HEUREUX ET EURENT BEAUCOUP D'ENFANTS ». Les contes de fées, c'étaient pour les fées !

Monique essuie mes yeux. Je ne me rendais même pas compte que je pleurais.

- Veux-tu qu'on sorte ? me demande-t-elle.

- Non, pas tout de suite, dit-je en prenant une enveloppe dans la poche de mon veston.

Les gens quittent la salle B. Je marche à contre-courant. Je veux dire bonjour à Zac une dernière fois, une toute petite fois, au nom de toutes celles qui n'auront pas lieu. Je le lui ai écrit sur du papier imprimé de nuages. Le maudit papier d'adieu que Monique m'avait donné.

Je passe devant les gens restés près du cercueil : la famille éplorée. Un homme très grand, châtain et un peu chauve, enserre les épaules de Lily. Le père de Zac, sans doute. Il a les mêmes yeux, des yeux bleu ciel.

- Il se réveillera plus jamais, Zac ? Jamais, jamais, jamais ? demande David, debout sur le prie-Dieu.

Je ne sais pas quoi lui répondre, alors je ne dis rien.

Je ne pleure pas en apercevant mon amour couché pour l'éternité. Maintenant, je sais qu'il ne se réveillera pas. C'est vrai. J'aurai espéré jusqu'à la dernière seconde que ce soit un mauvais rêve, un cauchemar sans queue ni tête qui aurait duré plus longtemps que d'habitude.

J'embrasse Zac une dernière fois sur le front. Et je lui dis tout bas :

- T'avais pas le droit de t'en aller comme ça !

Je dépose la lettre sur son coeur. en la récitant dans ma tête, comme une prière :

Mon amour,

Je suis déchirée comme une feuille de brouillon qu'on jette au panier. Tu me manques. Tu me manqueras. Ce dernier bonjour, je voulais que tu l'emportes avec toi.
Je t'aime, mon grand fendant.

Ta belle tigresse
xxx


- Ça donne rien, il pourra pas la lire ! me dit David.

- Il la lira au paradis, lui répond Chad.

- C'est quoi ça, le paradis ?


Il m'énerve, cet enfant-là ! Pourquoi on ne lui met pas un bouchon pour le faire taire ?

Un homme annonce qu'il est l'heure de fermer le cercueil.

Lily éclate en sanglots dans les bras de l'homme chauve.

- Viens, Vanessa ! me dit ma mère.

Je quitte la salle B en pleurant. Je n'irai pas à l'église ! Je n'irai pas au cimetière ! Foutez-moi la paix !

Je cours sans savoir où je vais. Je cours à en perdre le souffle. J'ai un point au coeur : il est brisé en mille miettes de toute façon !

Je cours, je cours ... jusqu'à l'île de la Visitation. Et je m'écroule face à la rivière. Là, je pleure toutes les larmes de mon corps, en frappant le sol à coups de poing.

# Posté le mercredi 10 octobre 2007 13:07

Modifié le mardi 19 août 2008 16:50