Mon père hausse les épaules en me faisant un clin d'oeil : « Elle est même pas foutue de se laver en paix ! » murmure-t-il en secouant les fettucine sous l'eau froide.
Je ne sais pas pourquoi maman s'acharne autant à se mêler des affaires culinaires de papa. Une personne, ici, a le don de servir des nouilles pâteuses, molles et collantes : ma mère !
Elle s'inquiète toujours pour tout et pour rien à propos de lui. Pourtant, côté bouffe, il se débrouille plutôt bien. Une chose est certaine, il prépare les meilleurs fettucine Alfredo en ville : une recette de l'un de ses clients, restaurateur italien. Il a beau dire n'avoir aucun mérite, moi, je pense qu'il est trop modeste.
Là, je suis prête à parier mon assiette que maman, en sortant de la salle de bain, va s'empresser d'aller vérifier dans la passoire si les pâtes sont à point.
- C'est prêt, Eva, dit doucement l'homme au tablier en allumant la bougie rouge au centre de la table.
Merde, je n'aurai pas le temps d'appeler Monique ! La grâce en personne apparaît dans la cuisine. Absolument élégante dans son déshabillé de soie turquoise. Cheveux scientifiquement défaits. Léger soupçon de poudre folle translucide sur le nez pour un teint impeccablement mat ; un autre produit BEAUTIFUL, compagnie dont madame ma mère est PDG.
Oh ! Oh ! Maman s'apprêterait-elle à séduire l'homme aux chaudrons, qui a le souffle coupé en l'apercevant ?
Pas pour le moment. Comme prévu, elle se dirige droit vers l'évier. À la recherche des nouilles.
- Désolé, bel ange, elles sont déjà dans la sauce ! fait papa, l'air déçu.
Le bel ange demande si elle peut se rendre utile.
- Bien sûr ! répond mon père. Tu t'assois et tu savoures, d'accord ? ajoute-t-il en déposant fièrement l'assiette fumante devant elle.
Je prends place à table. On sonne à la porte. Je me lève et vais ouvrir.
Le gars au ballon. Devant moi. L'air timide. Pas laid du tout.
J'ai faim et les fettucine de papa m'attendent sur la table de la salle à manger.
Il me regarde. J'attends qu'il parle.
- Allô ! Je m'appelle Zac. Je viens juste de déménager dans la maison d'à côté.
- Je sais !
J'ai parlé trop vite. Je m'en mords les doigts et la langue.
- Ah ! C'était toi dans la fenêtre tout à l'heure !
Syntaxe ! Il m'a vu l'épier. Je ne suis pas contente de moi du tout !
- À quelle école tu vas ? ajoute-t-il en souriant, sans cesser de me regarder droit dans les yeux.
- À EAST HIGH.
- Moi aussi ! Tu es en quelle année ?
- En secondaire quatre.
- Je suis en cinq, dit-il en regardant par terre.
Il était temps ! Je commençais à trouver son regard un peu gênant.
Après tout, ce nouveau voisin n'est sûrement pas venu sonner ici, à l'heure du souper, pour faire connaissance !
- Mon frère Chad, lui, est en secondaire quatre. S'il y a un nouveau dans ta classe, lundi prochain, roux avec des tâches de rousseur, c'est lui !
Décidément, je n'aime pas sa façon de m'observer longuement comme si j'étais une extraterrestre.
Pourquoi je rougis, merde ? Je compte jusqu'à deux. Si à deux il n'a pas pas dit ce qu'il fait chez nous...
- Ma mère demande si c'est possible de vous emprunter un marteau et un tournevis à étoile. On a cherché partout, mais on a pas trouvé le coffre à outils parmi toutes les boîtes.
- Je vais demander à mon père, je réponds sèchement.
En me retournant, je tombe nez à nez avec papa. Il s'approche de notre voisin, lui tend la main et lui souhaite la bienvenue dans le quartier. Il ajoute qu'il lui apporte les outils immédiatement et disparaît au sous-sol.
Zac attend patiemment. Son regard toujours braqué sur moi. Qu'est-ce que je fais ? Je l'abandonne sur le seuil en prétextant que mon souper va refroidir ? ou je reste là, comme une nouille, à patauger dans la gêne comme mes fettucine dans leur sauce ?
- EAST HIGH, c'est quel genre d'école ? demande-t-il.
- Une polyvalente comme une autre ! Avec des profs, des étudiants et des cours, si c'est ce que tu veux savoir !
Je suis bête comme mes pieds et je m'en aperçois. Mon nouveau voisin, lui, ne semble même pas être offusqué.
Le temps passe lentement. Une éternité.
Mon père nous rejoint enfin, outils en main. Il les tend au visiteur.
- Merci beaucoup, monsieur. Vous êtes très gentil, fait le garçon BCIF (Bien Comme Il Faut).
Papa affirme qu'il ne doit pas y avoir de gêne (ça, c'est lui qui le dit), il faut s'entraider entre voisins !
Zac s'en va après m'avoir destiné son plus beau sourire. Mon père retourne à la salle à manger.
Moi, je traîne les pieds jusqu'à la table. Ma mère me dit de ne pas faire ça. Comme si j'avais encore huit ans !
- Vanessa, ça va être froid ! ajoute-t-elle.
Je lui dis de ne pas parler la bouche pleine. Elle ne me trouve pas drôle. Mon père, oui.
Ma faim s'en est allée comme par enchantement, mais rien n'échappe à l'oeil magique maternel. Sexy-maman demande, sur un ton de reproche, si je me suis bourrée de cochonneries. Mon père prend ma défense.
- Non, madame, je suis témoin ! répond-il.
Puis, se tournant vers moi, il poursuit, l'air malin :
- Ce ne serait pas notre jeune visiteur, par hasard, qui t'aurait coupé l'appétit en te tombant dans l'oeil ?
Et vlan ! Mais qu'est-ce qui lui prend ? Ce n'est pourtant pas dans son habitude d'être vache avec moi.
Je me fige sur ma chaise, comme la goutte de cire qui a coulé sur la nappe.
Ma mère sourit en me scrutant, comme si elle me voyait pour la première fois :
- C'est vrai, Vanessa ? Oh, ma fille, méfie-toi du coup de foudre ! dit-elle en regardant mon père sournoisement.
Eh ! Ils ont vraiment l'air de s'amuser follement mes chers parents ! Je ne supporte pas qu'ils se paient ma tête à si bon compte !
Rouge comme la bougie, je brûle de rage et quitte la table en beuglant :
- Il est même pas beau, si vous voulez savoir !
J'envoie promener ma serviette de table dans mes fettucine et je déguerpis en direction de ma chambre, les poings, les mâchoires et le coeur serrés.
Ma mère me rattrape dans le corridor :
- Voyons, Minou Chéri, prends-le pas comme ça ! me dit-elle, douce comme du miel de trèfle à quatre feuilles.
- JE LE prendrai comme JE LE voudrai !
Je m'arrache à son étreinte et à son regard exagérément tendre. Je fonce droit dans ma chambre, fais claquer la porte et me laisse tomber à plat ventre sur mon lit.
Peu après, j'entends, dans la salle à manger, ma mère se plaindre de Minou Méchant :
- Elle est donc susceptible, cette fille-là ! Des fois, je ne sais vraiment pas comment en venir à bout !
- Vanessa est hypersensible, réplique mon père.
Ils peuvent bien discuter de mon hypersensibilité jusqu'à demain matin ! Et se creuser la tête jusqu'en Chine pour trouver des solutions.
Ils m'appellent. Une fois. Deux fois. Trois fois. Je ne me présente pas. J'entends qu'ils desservent la table.
Ça sonne à la porte. Papa me demande très très gentiment si je veux aller ouvrir. Je crie :
- NON !
J'entends mon père dire :
- Ce n'est rien, voyons ! Ça m'a fait plaisir !
J'entends le gars au ballon dire bonsoir, dire merci, dire :
- Vous direz bonsoir à votre fille !
J'entends la porte se refermer.
Je donne des coups de poing à mon oreiller. Je le bats de toutes mes forces.
Soudainement, je me lève et cours à la fenêtre. Je me trouve complètement niaiseuse.
Il marche lentement, les bras ballants, en donnant des coups de pied à son ballon imaginaire.
Avant de s'engager dans l'allée de leur maison, il se retourne et regarde vers chez nous. Je me retire du paysage : cette fois, il ne m'y prendra pas !
Il a disparu.
Ma foi, je suis complètement maboule ! Sur la vitre, avec mon index, je trace des lettres ... Z-A-C.
On frappe à ma porte. Je sursaute et me dépêche de barbouiller mes écrits.
- Vanessa ! Je t'apporte de quoi te ravigoter, chérie, me dit papa.
- Je n'ai pas faim !
- Veux-tu, on va se parler dans le blanc des yeux, tous les deux ?
- Non ! Je veux voir personne !
Il n'insiste pas. J'enfouis ma tête dans mon oreiller et le serre fort contre moi.
Je pleure tout bas. Tout bas, tout bas, tout bas...