Et si je commençais par le commencement? Tout ça débute un après-midi nuageux de mars.
Face à la baie vitrée de notre splendide salon, je pianote distraitement un concerto. J'aurais spontanément tendance à bouder Mozart et compagnie, mais mon père m'encourage tellement, pour ne pas dire qu'il m'oblige à persévérer :
- Vanessa, si tu savais quelle chance tu as de pouvoir accéder à cet univers de chefs-d'oeuvre ! Si seulement mes parents avaient eu les moyens de me payer les cours ! ... Ah ! La très sublime et grandiose musique !
Bla bla bla ! ...
Les parents sont parfois bien achalants avec leurs rêves poussiéreux. Surtout quand ils s'acharnent à vouloir les refiler à leurs rejetons naïfs. Comme si les rêves étaient forcément héréditaires !
Ainsi, papa joue sur mes cordes sensibles, et moi, je joue Mozart pour amoindrir sa peine d'enfant non consolé. Bonne fille, va !
Bien entendu, ça ne m'empêche pas d'accorder plus d'attention à la scène qui a lieu dehors qu'à ma partition.
Les yeux rivés sur le camion de déménagement stationné dans l'entrée de nos voisins de drotie, je rêve tout bas.
Depuis notre départ de la banlieue pour la ville, je ne suis pas très gâtée côté copines. Et Monique me manque. Elle était ma meilleure amie depuis la maternelle. On a beau avoir juré solennellement de ne jamais se perdre de vue, on se perd de plus en plus : de vue et du reste. On s'appelle moins souvent. On se parle moins longtemps. Et on ne se coupe plus jamais la parole parce qu'on a trop de choses à se dire en même temps.
Tout ça parce que madame ma mère ne supportait plus de gaspiller son précieux temps sur le pont Los Angeles, entre huit heures trente et neuf heures dix, du lundi au vendredi.
À l'entendre, je n'ai pas à me plaindre ! Nous vivons dans une superbe vieille maison complètement rajeunie, dans un secteur magnifique et paisible, dans une très belle rue boisée mais, à mon avis, infestée de vieilles personnes.
Quel soulagement le jour où le cottage d'à côté s'est finalement vidé des vieux grincheux qui le hantaient depuis la nuit des temps !
Je caresse l'espoir d'avoir une fille de mon âge comme voisine. Et, qui sait, comme amie. Oh, elle ne remplacerait pas Monique, mais elle pourrait être aussi extra !
Ça serait vraiment chouette, mais, surtout, ça ne serait pas un luxe. J'en avais ras le bol des Latourelle (ratoureux, radoteux, ratatinés) et de leur esprit tordu. Quand j'y repense : l'été, je ne pouvais même pas me promener tranquillement dans notre cour, en bikini, sans me faire traiter de petite cochonne par mémé Ratatouille ! Le cochon, c'était plutôt son vieux « snoreau », comme elle l'appelait. Toujours immanquablement affairé à son potager, à ces moments-là, il me dévisageait de la tête aux fesses : les yeux ronds comme des dollars, la bave au coin des lèvres, en grognant comme un pitou piteux.
Ils sont partis, bon débarras ! Quant à moi, je pourrai laisser pousser mes seins en paix, à l'abri des bêtises et des regards obliques.
Pour l'instant, je reste aux aguets. Les déménageurs transportent un énorme congélateur blanc. Mes doigts s'accrochent dans les notes noires. Je n'exécute plus le concerto, je le martyrise.
Dans l'entrée, j'aperçois maintenant une femme très jolie, vêtue d'un blouson identique à celui que ma mère vient de s'acheter. Ses longs cheveux roux sont attachés en queue de cheval. D'une main, elle tient un très jeune garçon lourdaud et grassouillet et, de l'autre, un sac à poignées en osier. À quelques mètres derrière, deux garçons qui ont à peu près mon âge trimbalent boîtes et mallettes. Le plus grand, seul à ne pas avoir la chevelure couleur carotte mais châtain clair, donne de légers coups de pied à un ballon de basket.
Je cherche aux alentours l'amie imaginée. Nulle trace d'elle à l'horizon. Le gars au ballon jette un regard à la fenêtre d'où je l'observe. Je penche un peu la tête pour qu'il ne me voie pas. De loin, je ne le trouve pas laid du tout. En fait, il ressemble beaucoup à la belle femme rousse : sa mère, de toute évidence. Je marmonne entre les dents : « Si tu penses trouver ici un mordu des sports pour se défoncer avec toi au basket, tu te mets un doigt dans l'oeil et ton ballon aussi ! ».
- M'as-tu parlé, Vanessa ? me crie mon père de la cuisine.
- Non, papa ! Je discutais de musique avec moi-même !
Tiens, Mozart ! Prends ça ! que je pense en piochant sur le clavier pour achever cette maudite pièce qui n'en finit plus de se lamenter.
Une femme et ses trois fils : tels seraient nos nouveaux voisins ? Je suis déçue. Très très très déçue.
Je pense que je vais de ce pas téléphoner à Monique.
- Vanessa, viens-tu m'aider à mettre la table ? me demande gentiment mon père.
Il n'ajoute pas que j'ai joué comme un pied. Je suis sûre qu'il le pense et je m'en fous éperdument !